Partager l'article ! Sauver la Grèce : sauver les Grecs ou sauver les créanciers de la Grèce?: L’Europe semble se réjouir de l’accord obtenu sur le défaut pa ...
L’Europe semble se réjouir de l’accord obtenu sur le défaut partiel de la dette grecque. En réalité, cet accord est l’illustration du fossé terrible qui existe entre les Européens et leurs dirigeants. Le plan appauvrit les Grecs avec une vigueur qui confine à l’indécence. Les banques acceptent de perdre 70% de leurs créances contre une assurance (financée par les autres pays européens) que les 30% restants seront payés, ainsi que les nouvelles dettes qui vont continuer à se créer. Surtout, en acceptant de perdre 70% de leurs créances sur la Grèce, les banques espèrent éviter de perdre sur le Portugal, l’Irlande ou d’autres encore.
On a donc d’un côté un exercice de limitation du risque, de perte calculée, et d’anticipation sur des futurs profits, et de l’autre une population saignée à blanc pour permettre aux banques, qui empruntent à 1% auprès de la BCE, d’être remboursées sur leurs prêts à plus de 8%. Les dirigeants européens ont mis les créanciers devant les citoyens.
Comment en sommes-nous arriver là ? Quel autre choix aurait été possible ?
Il faut commencer par dire la responsabilité totale des Grecs en ce qui concerne l’état désastreux de leurs finances publiques. Les dirigeants politiques ont sans doute une responsabilité particulière, mais ils ont tous été légalement élus. La société civile grecque n’a pas su faire émerger des dirigeants qui s’attaquent résolument aux problèmes de la Grèce parce qu’elle ne le voulait pas. Chaque Grec a une responsabilité individuelle à la fois par son bulletin de vote et donc par les impôts qu’il n’a pas payés, mais aussi pour une majorité (semble-t-il) par les revenus qu’il n’a pas déclarés.
Il faut continuer par dire la responsabilité totale des créanciers de la Grèce, qui connaissaient l’état désastreux des finances de l’Etat, la faiblesse structurelle de son économie, et donc les risques quant à la capacité à rembourser les dettes, mais qui n’en ont pas tenu compte, pariant sans le savoir sur une nécessaire solidarité européenne qui viendrait suppléer à une éventuelle défaillance grecque.
Il faut enfin dire la responsabilité de l’Europe et de la zone euro en particulier. En mettant en place un système où la BCE ne peut prêter aux Etats, la zone Euro s’est mise de facto à la merci des marchés. La zone Euro à la fois interdit les Eurobonds, qui non seulement créerait une solidarité sur le remboursement, mais aussi sur le taux dont on bénéficie, et refuse d’envisager le défaut d’un pays. Alors que les taux sont individualisés pays par pays, la zone Euro fait mine de croire que le défaut d’un pays mettrait en péril tous les pays.
Nous avons donc une triple inconséquence et un aveuglement : inconséquence des Grecs, inconséquence des banquiers, inconséquence des dirigeants européens et aveuglement des dirigeants européens plus préoccupés de leurs créanciers que de leurs citoyens.
Critiquer le chemin suivi (défaut organisé et garanties des pays européens sur les autres emprunts) ne mène pas loin si aucun autre chemin n’existe. Sans partir dans le rêve d’une autre gouvernance européenne, il est tout de même certain que l’Europe aurait pu agir différemment, en acceptant les faits suivants :
1. La BCE fixe les taux auxquels elle prête aux banques, mais celles-ci sont libres de fixer les taux auxquels elles prêtent aux pays.
2. Les taux sont différenciés par pays, les banques intègrent donc dans cet écart le risque particulier de chaque pays. Si un pays emprunte à plus de 8%, c’est bien parce que le risque de non paiement est supérieur pour ce pays à celui que présente l’Allemagne.
3. En s’endettant pour garantir les emprunts grecs (aujourd’hui, portugais peut-être demain), et en acceptant les taux différenciés par pays, l’Europe paye deux fois : les pays fournissant les garanties voient leur note dégradée, et leurs taux monter ; les pays empruntant payent une surcote alors même que le risque de défaut nouveau est porté par les garanties des autres pays.
4. Pour équilibrer les comptes publics, il est nécessaire de diminuer les dépenses, mais aussi, surtout, d’augmenter les recettes. « Trop d’impôts tue l’impôt ». Une augmentation des recettes qui ne se base que sur l’augmentation des taux et l’élargissement de l’assiette se trompe de cible. Le plus sûr moyen d’augmenter les recettes est d’augmenter l’activité. L’Europe aurait donc dû investir en Grèce, dans des projets d’infrastructure notamment. Une dynamisation de l’activité par une action concertée sur la compétitivité-prix de la Grèce (effort des Grecs) et des investissements publics européens massifs aurait eu des effets bénéfiques notamment parce que les investissements auraient aidé à rendre les efforts plus acceptables et plus utiles.
5. L'imposition de règles extrêmement contraignantes, décidées par certains dirigeants européens, dont la mise en oeuvre sera suivie et contrôlée par eux, pose un problème démocratique. Si aux efforts terribles on ajoute la perte affichée de la maîtrise de son destin et l'humiliation d'une mise sous tutelle, plutôt que de s'appuyer sur le fort sentiment européen et la volonté de rester arrimé à l'Euro, alors la Grèce basculera dans une contestation sociale et politique plus grave encore pour l'Europe.
Est-il trop tard ? La Grèce est aujourd’hui dans une seringue dont elle ne peut se sortir. Les conditions associées au plan d’aide semblent intenables (équilibre budgétaire, croissance de 3%). Si la seule façon de faire sortir la Grèce de la seringue est en vendant tous les biens publics, en baissant tous les salaires jusqu’à la misère, alors l’impasse se transformera en révolte.
M. Papandréou avait raison. Les Grecs devront rapidement se prononcer pour ou contre la sortie de l’Euro. Si les Européens s’acharnent dans leur aveuglement, il faudrait souhaiter que les Grecs refusent cette impasse. Il sera lors temps de les faire revoter sur un plan d’aide revu, dans le bon sens…
Simon-Pierre TREZEGUET
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